Technologie : La Grande Inversion
Nous avons longtemps cru que la technologie augmentait notre puissance. Plus de vitesse, plus de connexions, plus de savoir à portée de main. Ce récit simple promettait que l’innovation nous libérerait. Et si c’était l’inverse ?
Contexte : L’Âge de l’Amnésie Technique
Nous vivons un paradoxe saisissant. Jamais nous n’avons eu autant d’outils, et jamais nous n’avons été aussi dépossédés de leur compréhension.
Le philosophe Alexandre Lacroix observe un phénomène troublant : nous importons dans le réel des comportements appris en ligne. L’impatience d’abord. Google répond en 0,3 seconde, ChatGPT en quelques secondes. Comment supporter alors l’humaine lenteur ? Mais plus grave encore : nous avons confondu complexité avec progrès. Un développeur déploie des applications sur Kubernetes sans savoir concevoir un circuit. Un maker TikTok colle des LED sur des fruits en appelant cela « innovation ». La véritable ingénierie, celle qui lit des fiches techniques, disparaît des radars. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est le constat d’une érosion : nous formons des techniciens brillants dans l’utilisation d’outils qu’ils ne comprennent pas. Résultat ? Une impuissance technique acquise.
Pendant ce temps, le « capitalisme de surveillance », concept théorisé par Shoshana Zuboff, transforme nos existences en matière première. Nos clics, nos émotions deviennent les données d’un marché des comportements futurs. On ne vend plus des produits, on vend la prédiction de nos actes.
Caractéristiques : Les Doubles Contraintes du Numérique
L’Abstraction contre la Compréhension
Empiler des couches d’abstraction (frameworks, API, interfaces simplifiées) rend l’usage plus fluide. Mais cela rend aussi la panne inintelligible. Quand votre routeur Google Nest cesse de fonctionner, l’interface dit juste : « quelque chose s’est mal passé ». Aucune explication. Aucune prise. Vous êtes nu face à une boîte noire. L’abstraction devait nous libérer des détails. Elle nous a rendus dépendants de ceux qui contrôlent les détails.
La Liberté de Choix contre l’Enfermement Algorithmique
Nous croyons choisir. En réalité, les algorithmes pré-structurent nos choix. Le capitalisme de surveillance ne se contente pas d’observer : il façonne. Ces systèmes exercent une influence cachée sur nos décisions, exploitant nos vulnérabilités psychologiques. Le pire ? Ce conditionnement est socialement embarqué. Pouvez-vous vivre sans Google Maps ? Sans Facebook ? Le choix de se soustraire à cette surveillance est devenu impraticable pour beaucoup.
Ce concept est détaillé par Shoshana Zuboff, professeure à Harvard.
La Connexion contre la Solitude
Les réseaux sociaux promettaient une communauté planétaire. Ils livrent souvent une foule solitaire. Alexandre Lacroix note un autre transfert : l’invective. Sur les réseaux, l’avis non consensuel déchaîne les ardeurs. Désormais, cela déborde dans l’espace public. 8 Français sur 10 déclarent insulter régulièrement. La technologie qui devait nous relier nous apprend à nous heurter.
Exemples et Angles Originaux : Les Deux Voies qui s’Opposent
La Prison Transparente du Techwashing
Un concept émerge : le « techwashing ». L’association HOP détaille comment les marques nous conditionnent à surconsommer. 90 % des Français se disent sensibilisés à la consommation responsable. Mais 64 % changent de smartphone tous les trois ans, alors qu’ils souhaitent les garder six ans. Comment est-ce possible ? Par le « rétro-shaming », le « technowashing », les « dark patterns », et le faux sentiment d’urgence. On ne vend plus un objet, on vend la peur de rater quelque chose. La technologie devient une machine à produire de l’insatisfaction.
L’association HOP (Halte à l’Obsolescence Programmée) documente ces pratiques.
La Contre-Offensive Low-Tech
Face à cela, une réponse radicale émerge : la low-tech. Ce n’est pas un retour à la bougie, mais une philosophie qui interroge les finalités avant les moyens. Prenons l’exemple de la « Biosphère urbaine », un appartement de 28 m² en région parisienne. Il est aménagé avec une vingtaine de dispositifs low-tech : douche à brumisation (5L d’eau par jour), panneaux solaires sans IA, toilettes sèches « vivantes ». Ce n’est pas de la décroissance misérabiliste. C’est de la réappropriation concrète. L’appartement fonctionne en réseau avec des partenaires locaux. La technologie ne substitue plus au lien social, elle le rend visible.
Découvrez notre guide pratique de la low-tech pour passer à l’action.
Le Mythe de l’Innovation Permanente
Et si nous n’innovions pas, mais oubliions simplement plus lentement ? Les grands modèles de langage ? De l’algèbre linéaire vieille de plusieurs décennies. Le edge computing ? Du traitement distribué avec du marketing. Le serverless ? Du time-sharing facturé à la milliseconde. Nous redécouvrons des fondamentaux, leur collons des acronymes, et appelons cela révolution. Pendant ce temps, nous avons perdu le plaisir de comprendre réellement comment les choses fonctionnent.
Perspectives : Choisir son Camp dans la Guerre des Imaginaires
Scénario 1 : La Fuite en Avant Techno-Solutionniste
On croit que l’IA résoudra les problèmes créés par l’IA. Que plus de données soigneront la maladie de la surveillance. On ajoute des couches d’abstraction jusqu’à l’effondrement. Ou jusqu’à la « gouvernementalité algorithmique » que décrit Zuboff : un pouvoir qui façonne les comportements par manipulation douce.
Scénario 2 : La Réappropriation Lucide
C’est le chemin de la low-tech, de l’open source, de la souveraineté numérique. Ce n’est pas un rejet du progrès, c’est une exigence de sens. À quoi sert cette technologie ? Puis-je la réparer ? Puis-je comprendre ce qu’elle fait ? Ce sont des questions d’adultes responsables. Un indice prometteur : la low-tech n’est pas qu’un truc de néo-ruraux. L’expérience Biosphère urbaine montre qu’elle peut s’inviter en appartement parisien. La collaboration et le lien social pourraient bien être la plus précieuse des innovations. L’ambition initiale était d’augmenter notre puissance. Pourtant, nous avons fabriqué notre dépendance. Le rêve de connexion au monde s’est mué en apprentissage de l’invective.Nous étions partis pour accumuler les innovations. Nous avons simplement oublié le fonctionnement réel des choses. La grande inversion est donc bien réelle.

