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Nous vous proposons la lecture de cette réflexion et expérience de Stefan Shankland documente l’inexorable mutation du monde. Interview réaliser par Makery.

Installé au cœur de l’usine de traitement des déchets d’Ivry-sur-Seine, Stefan Shankland étudie depuis 2012 les transformations à travers les échelles : celles des molécules, des matières, de la métropole. Au Musée du Monde en Mutation, collection virtuelle de ses expériences, il documente ce mouvement perpétuel et inexorable de la mutation, « cette prise de conscience que l’on n’est pas dans un monde fixe, stable, immuable mais dans un monde en processus ». Entretien.

Makery : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lorsque vous êtes arrivé dans les entrailles de cette usine ?

Stefan Shankland : L’échelle des choses. On est dans l’ordre du monumental, du pharaonique. Dans les espaces mais aussi dans les quantités. Plus de 700 000 tonnes de déchets sont transformées chaque année, 100 tonnes par jour incinérées. Ces déchets, ce sont les nôtres – les miens cumulés à 1,5 millions d’autres habitants. On prend conscience de ce que nous produisons collectivement sans nous en rendre compte. Par une expérience visuelle, physique, spatiale on entre dans l’imagination et la représentation de ce que nous produisons en tant que société, voire d’humanité.

Dans vos travaux, les travailleurs sont très peu représentés, ou alors ils sont joués par des danseurs qui semblent imiter des machines. Pourquoi ce focus ? Les travailleurs sont-ils invisibles dans ce monde de ferraille ?

C’est un constat qui m’a marqué lors de mes premières visites. On entre dans un site qui est grand, qui traite les déchets que produisent 1,5 millions habitants et on ne voit personne. On voit trois personnes dans un bureau, il y a une série de camions qui arrivent mais personne n’en sort. Ils le bascule, les déchets tombent dans la fosse et ils repartent. Ce ne sont pas des êtres humains que l’on croise, il y a quelque chose d’assez mécanique.

Parfois, on croise tout de même des travailleurs, plutôt des hommes. Mais leur rapport à l’image n’est pas facile. Il y a une image collective, une forme de honte par rapport aux déchets – on ne s’expose pas volontiers en tant que travailleur dans les métiers de la transformation des déchets ménagers. On a toujours respecté cette question de droit à l’image.

La question des machines est essentielle : dans les 3 M vous mettez, ainsi que l’acronyme du musée, les notions de « matières, machines et métropoles ». Les avez-vous vu changer depuis que vous êtes sur le site ?

Le projet MMM coïncide avec le temps de construction d’une nouvelle usine qui va remplacer l’usine existante. C’est un saut générationnel. On passe d’une usine conçue au début des années 60, réalisée vers la fin des années 60 à celle conçue dans les années 2010 et réalisée au cours des années 2020. Ce n’est pas du tout la même génération d’usine et surtout nous ne sommes pas du tout dans la même ville. Je crois que c’est ça le plus marquant.

Le territoire dans lequel est implanté l’usine est une Zone à construire (ZAC). Comment documentez-vous la mutation de la ville ?

La zone dans laquelle était implantée cette usine à la fin des années 60 était une zone industrielle où il y avait plein d’autres usines en activité. Aujourd’hui, c’est la dernière usine avec un panache de fumée qui sort. Tout autour, ce sont des bureaux, des habitations, des nouvelles infrastructures faites pour transporter des habitants. Ce n’est plus la même ville.

C’est presque un travail d’archéologie. On a retrouvé d’anciens albums d’archives avec des photos des anciennes usines d’avant les années 50. On voit des chantiers où il y a encore des chevaux, où les échafaudages sont faits avec des morceaux de bois attachés par des ficelles, où les trous sont faits à la pioche ou des ancêtres de pelleteuses qui ressemblent à des dinosaures. A travers 100 ans de chantier, d’histoire de construction de ces usines successives, on voit le temps. En un siècle le monde s’est littéralement, radicalement, transformé.

Vous racontez qu’à l’époque de la construction de Paris par Georges Haussmann, les chantiers étaient documentés, partagés avec le public et qu’on voyait même d’élégantes femmes se balader au milieu des gravats. Aujourd’hui, ce genre de pratique existe toujours (on pouvait par exemple visiter le tunnel mode doux de la Croix-Rousse à Lyon pendant sa réalisation) mais semble marginale. Plus souvent, il y a de grandes barricades en bois qui empêche de voir ce qu’il se passe derrière. Que dit cette différence d’approche, cela influence-t-il le produit fini ?

Cela pose la vaste question du statut des chantiers dans nos villes habitées. Un chantier c’est une nuisance. Fondamentalement on n’y échappe pas : c’est la démolition, la poussière, la circulation de camions, le bruit, les fermetures d’accès… Ça dérange les flux habituels d’une ville. Psychologiquement, c’est toujours un peu inquiétant parce que l’on sait ce qu’on a mais on ne sait pas ce qu’on aura. Il y a toujours eu un enjeu autour de l’acceptabilité d’un chantier dans un lieu habité et contraint.

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